La santé mentale : entre cause nationale et paradoxes
Sandra BERTEZENE
Professeur du Conservatoire National des Arts et Métiers,
titulaire de chaire de Gestion de services de santé
La santé mentale a été consacrée Grande Cause Nationale en 2025 et en 2026. Pourtant, les professionnels se heurtent à différents paradoxes qui relèvent, au moins en partie, du volet RH des politiques publiques, autant que des projets d'établissement :
Créer le diplôme d'Infirmiers en Pratique Avancée (IPA) en psychiatrie et santé mentale, mais former et embaucher insuffisamment. Avec près de 4 000 IPA diplômés et 2000 en formation, dont 23 % en santé mentale, la pratique avancée s'est peu à peu implantée depuis 2019. Ces chiffres demeurent toutefois insuffisants face aux besoins, alors même que les missions des IPA visent l'amélioration de l'accès aux soins, la prise en charge des patients, la prévention et la coordination des parcours. Des difficultés apparaissent en outre au sein des établissements, comme des prérogatives mal définies et des lignes hiérarchiques floues, ce qui montre bien la nécessité de dispositifs structurés pour soutenir la collaboration interprofessionnelle et la reconnaissance des compétences.
Encourager la démocratie en santé mais voir la pair-aidance se heurter à un manque de cadre règlementaire, organisationnel et éthique. Le statut du pair-aidant, au sein des services et des établissements, reflète l'ambivalence du rôle accordé au pair-aidant, à la frontière entre usager engagé et expert reconnu. Une clarification semble nécessaire, car développer la pair-aidance suppose non seulement une remise en question stratégique, organisationnelle et opérationnelle, mais également une volte-face épistémique, car il ne s'agit plus de placer « les usagers au centre de la vie de l'établissement » comme on l'entend souvent, mais plutôt de les positionner au sein des équipes, aux côtés des professionnels et auprès des décideurs.
Financer les établissements, mais ne pas reconnaître le capital humain comme principale richesse. Malgré la réforme du financement des établissements de santé mentale en 2022, les outils actuels peinent à saisir la valeur du prendre soin, faute de valorisation du capital humain qui représente pourtant bien des millions, pour ne pas dire des milliards : mobilisation des savoirs expérientiels des patients, des compétences clés des soignants (a fortiori des IPA), créativité, engagement et confiance des professionnels, réputation des établissements, satisfaction des usagers, etc., peuvent se combiner dans un processus vertueux générant résultats à court terme et création de valeur à long terme mesurés par la réduction de l'absentéisme, de la rotation du personnel, des accidents du travail, ou encore de l'amélioration de la qualité des soins et des accompagnements.
La liste des paradoxes est encore longue. Une réforme ambitieuse est impérative, mais elle sera réussie si les usagers en définissent le contenu, aux côtés des élus et des professionnels. Après deux années consécutives faisant de la santé mentale une Grande Cause Nationale, 2027 sera-t-elle l'année de cette réforme ?




