Vers un renforcement de la bureaucratie ? Le cas des groupements hospitaliers de territoire
Jérôme LARTIGAU
Docteur en science de gestion
Maître de conférences CNAM Paris
Le phénomène bureaucratique dans les organisations est un phénomène ancien et documenté depuis des décennies par la théorie des organisations (cf. les travaux de Merton, Gouldner, Blau, Crozier...). D'aucuns auraient pu croire qu'avec les transformations sociales et technologiques récentes, il aurait fini par s'effacer au profit d'organisations plus « agiles ». Or c'est bien le contraire qui se produit : si l'on en croit d'ailleurs David Graeber dans son célèbre ouvrage[1], le phénomène bureaucratique ne fait que se renforcer, telle une loi d'airain, dans toutes les organisations, publiques et privées.
L'actualité récente nous donne une illustration de ce phénomène avec la sortie de la circulaire n° DGOS/GOUV/2026/105 du 29 juillet 2026 relative aux groupements hospitaliers de territoire (GHT). Notons tout d'abord que cette circulaire est sortie en plein été et dans une période caniculaire où l'ensemble des acteurs du système de soins était mobilisé pour parer à l'urgence de la situation. Ensuite, si le texte fondateur des GHT s'appuyait sur une loi et donc avec la force qui lui attachée, celui qui est imposé par le gouvernement ne bénéficie que d'une faible légitimité juridique. En outre, visiblement conçue sans concertation avec les acteurs de terrain, cette circulaire reproduit tous les travers de l'action publique dans notre pays, notamment en imposant un modèle unique et standardisé à l'ensemble du territoire, comme cela avait déjà été le cas il y a dix ans avec la création des premiers GHT.
L'évolution du système de soins obéit à une logique bureaucratique de plus en plus marquée depuis une trentaine d'années. Le cas des GHT est emblématique de ce phénomène, avec multiplication des strates hiérarchiques et des procédures, un exercice du pouvoir centralisé et en même temps impersonnel, qui ne laisse que très peu de prérogatives aux acteurs de terrain et leur demande constamment de justifier leurs actes, remplir des formulaires, respecter des procédures, produire des indicateurs et rendre des comptes. Ces mécanismes généralement présentés comme nécessaires à l'efficacité, à la transparence ou à l'équité sont d'autant plus contraignants qu'ils s'appuient sur des outils technologiques de plus de plus efficaces. C'est exactement ce que l'on constate à la lecture d'un texte qui, précisons-le, s'adresse aux directeurs d'ARS : concentration du pouvoir dans un établissement support - avec l'objectif avoué d'arriver à une direction commune -, mutualisation à marche forcée, multiplication des strates hiérarchiques, intensification du reporting (voir à cet égard les annexes 1 & 2 de la circulaire)... On assiste à l'émergence d'un Léviathan organisationnel dont personne ne peut vraiment augurer à ce jour de l'intérêt et encore moins du succès futur.
Graeber suggérait plusieurs pistes pour sortir du phénomène bureaucratique : redonner de l'autonomie aux individus, réduire les hiérarchies inutiles, privilégier les finalités aux procédures, libérer la créativité et l'imagination, développer des formes démocratiques d'organisation. Tout ce qui contribue à dynamiser les organisations et qui d'ailleurs, fait aujourd'hui partie intégrante de la boîte à outils de la conduite du changement. Nous en sommes loin !
Notes :
[1] Graber, D. (2017) Bureaucratie, Actes Sud (pour la traduction française)



